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Par Eric Donate

Tristan POULLAOUEC est Maître de conférences en sociologie à l’Université de Nantes et membre du Groupe de Recherche sur la Démocratisation Scolaire. Il s’est penché, avec Cédric HUGRÉE, sur les inégalités scolaires et la sélection dans l’enseignement Supérieur, à travers l’ouvrage « L’université qui vient – Un nouveau régime de sélection scolaire » (Éditions Raisons d’Agir). Nous avons questionné son regard sur le projet de réforme de la voie Professionnelle.

Eric Donate : Quelles sont les caractéristiques des élèves de LP ?

Tristan POULLAOUEC : Nous observons une grande variabilité des profils, notamment selon les filières et leur attractivité, mais il est possible d’identifier des invariants. Tout d’abord une fragilité précoce des acquis scolaires, qui bien souvent sont la cause d’une orientation plutôt subie dans la voie professionnelle, les filières générales étant identifiées comme vecteur de la réussite scolaire. De même, nous trouvons une surreprésentation des classes populaires et de garçons qui sont moins en réussite scolaire que ne peuvent l’être les filles, comme en attestent leurs taux de redoublements, ou encore les résultats aux enquêtes nationales ou PISA. Ils ont ainsi plus de difficultés à s’orienter vers les filières générales.

É. D. : La voie professionnelle est-elle un rebond de réussite pour ces élèves ?

T. P. : Le bilan est nuancé et complexe. Depuis 1985 et la mise en place du bac professionnel (BP), nous avons observé une augmentation de l’accès au bac au profit des classes populaires, mais cet acquis est trompeur. Le passage au BP en 3 ans, puis la transformation de la voie professionnelle de 2018 ont induit une perte de volume horaire de l’ordre de 30 %. On assiste donc paradoxalement à une augmentation des taux de réussite, dans un contexte de dégradation des conditions d’enseignement. Nous émettons l’hypothèse de la mise en place d’un nouveau régime de sélection scolaire avec 2 tendances contradictoires : une augmentation sans précédent des diplômes délivrés, et une transmission jamais aussi inégalitaire des savoirs que ces mêmes diplômes sont censés garantir. Il en résulte une inégalité de préparation aux études supérieures des bacheliers, qui s’en ressent sur les taux de réussite, au détriment des bacheliers professionnels. 50 % des BP poursuivent des études supérieures, mais seulement la moitié d’entre eux décrochent un diplôme dans l’enseignement supérieur, avec moins de 10 % qui décrochent une licence. Les pourcentages de réussite au BTS sont plus significatifs, à condition d’avoir un BP solide, avec une mention, dans une série correspondant à celle préparée au lycée… Y compris en BTS l’obtention du BP est loin d’être une garantie de réussite ultérieure.

É. D. : De quels dangers est porteur le projet de réforme de la voie Pro d’E. MACRON ?

T. P. : Il est juste de dire que ce projet est porté par E. MACRON car les ministres ne sont plus seuls en charge du dossier. Malgré les limites du modèle actuel que j’ai évoquées, je suis dans l’immédiat pour sa défense, car sinon, on s’oriente vers un modèle avec plus de diplômes pour tous, mais des diplômes plus segmentés, et aux contenus de plus en plus flous. Par ailleurs, le modèle alternatif autour de la généralisation de l’apprentissage semble inégalitaire et illusoire en France.

Le modèle alternatif autour de la généralisation de l’apprentissage semble inégalitaire et illusoire en France

De nombreuses entreprises n’ont pas les moyens ou l’envie de prendre des apprentis, et ceci discrimine les élèves issus de l’immigration. E. MACRON a annoncé une « révolution complète du LP », j’y vois plutôt une confirmation et un renforcement des tendances. Le souhait de moins d’enseignement général et plus de temps passé en entreprise, comme si ce temps était, en soi, formateur, est une poursuite du travail engagé par JM BLANQUER et la baisse des horaires qu’elle a induit. Mais cela ne se traduisant pas par une baisse aux examens, il est difficile d’argumenter contre ces projets auprès des familles. Pour la poursuite d’étude, cela va à l’encontre de ce qu’il faudrait faire pour que ces élèves réussissent plus. Il faudrait augmenter le nombre de places en BTS, mais il y a un vrai sujet budgétaire puisque le coût par élève d’une année d’étude en BTS est quasiment le même que celui en classe prépa ( 12 000€ ), contre 3 000 pour une année de licence. Il y a également un sujet sur la question des quotas en BTS pour les élèves de LP : le gouvernement voudra-t-il les augmenter, afin qu’ils ne se retrouvent pas relégués à la fac où ils n’ont que peu de chances de réussite ?