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Motricité : cachez ces techniques que je ne veux plus voir

La consultation des programmes pour le cycle 4 n’a pas encore été lancée, ni d’ailleurs la date d’étude au conseil supérieur des programmes. L’auteur questionne dans cet article l’usage du mot motricité et son sens sur la conception de l’EPS.

Le concept de motricité apparaît dans les programmes de 1996 pour la classe de 6ème, avec des formulations du type « interaction motrice avec autrui », « conduites motrices » et « identifier les effets de la motricité et de l’effort physique sur le corps ». Le mot conduite motrice fait explicitement référence à des formulations Parlebasiennes. Mais c’est en 2008 que le mot intègre le préambule et devient le premier objectif : « le développement et la mobilisation des ressources individuelles favorisant l’enrichissement de la motricité ». Elle prendra une place clé dans les programmes de 2015, où elle devient l’une des compétences : « développer sa motricité et apprendre à s’exprimer en utilisant son corps ». Le programme demande explicitement de « transformer sa motricité spontanée pour maîtriser les actions motrices » et « adapter sa motricité à des environnements variés ». Le programme lycée 2019 va encore plus loin : « enrichir leur motricité » figure désormais dans la phrase d’ouverture qui dit à quoi sert l’EPS.

Formalisme vs Culturalisme

Le mot motricité et son évolution dans les programmes traduisent la bataille d’idées dans la définition et la structuration de l’EPS. Christian Couturier 1, dans la conclusion de son article, écrit : « historiquement ce débat s’est traduit autour de ce qui s’est appelé le formalisme (motricité, psychomotricité…) contre le réalisme (culturalisme). »

Pour les tenants du formalisme, au mieux l’EPS s’appuie sur les APSA pour développer la motricité des élèves. Au mieux, car certains arrivent même à théoriser que les APSA ne devraient plus être le support de l’EPS pour s’affranchir des normes culturelles historiquement situées. Une coquetterie théorique qui fait l’impasse sur ce que vont être les pratiques concrètes des élèves et ignore la fonction de démocratisation de l’école.

Chez les 12-17 ans, 77 % des garçons pratiquent un sport en dehors des cours d’EPS, contre seulement 60 % des filles 2. Selon le Crédoc, 87 % des cadres supérieurs ont pratiqué au moins un sport dans l’année, contre seulement 57 % des ouvriers 3.

L’approche dite culturaliste remet au cœur du projet d’école la démocratisation de la culture. L’EPS insiste sur l’ancrage sociétal des pratiques sportives et artistiques. « Quel sens aurait un « enrichissement moteur » déconnecté des préoccupations sociales ? » ajoute Christian Couturier.

Prenons par exemple une leçon d’EPS en escalade. Développer la motricité des élèves en dehors de la culture va se justifier par une formalisation d’attendus à un niveau de généralisation suffisamment important pour pouvoir faire des liens avec d’autres APSA supports, comme le projet de programme collège actuel. Ainsi l’escalade peut devenir un support pour travailler la notion d’équilibre. Quel sens prendrait un travail sur l’équilibre ou le pied s’il n’est pas relié à une technique d’escalade, d’un transfert d’appui ou de rétablissement sur un pied ? Deux techniques que les élèves vont pouvoir construire et éprouver si les voies ont été ouvertes en ayant en tête cette construction, et non pas un parcours formaliste d’équilibre sur un pied coupé de son affiliation culturelle.

Depuis deux ans, le mot motricité a repris une place plus importante dans les concours et la novlangue EPS. « Il faut développer la motricité des élèves ! ». Cette bascule est salutaire au regard du glissement de notre discipline vers une EPS sédentaire où les élèves sont de plus en plus en train de gérer leur vie physique et d’apprendre des compétences méthodologiques et sociales plutôt que de s’éprouver dans le jeu et dans les pratiques. Mais le mot motricité à la place de technique est une façon pour l’institution de ne pas vouloir assumer une EPS ancrée dans les pratiques sociales et de s’enfermer dans un formalisme qui conduit à se couper à la fois du sport mais aussi des élèves.

Notes :
  1. 2026, anniversaire des 30 ans de la parution des premiers programmes collège, Mag n°5[]
  2. La pratique sportive des jeunes dépend avant tout de leur milieu socioculturel Lara Muller https://books.openedition.org/insep/2165[]
  3. Ces deux inégalités se cumulent : dans les familles dont le revenu mensuel est inférieur à 1 830 €, seulement 45 % des filles font du sport, contre 74 % dans les foyers aux revenus les plus élevés.[]