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Le sport, zone d’impunité ?

Interview réalisée par Bruno CREMONESI

Rencontre avec Mejdaline Mhiri Journaliste sportive, elle anime l’émission mensuelle « Ça Ira » sur la chaîne Twitch de L’Humanité, où elle intervient comme chroniqueuse. Elle vient de publier avec Clothilde Le Coz «La Zone d’impunité », chez Hugo Publishing, sur les violences sexuelles dans le sport féminin.

Bruno Cremonesi : Le monde du sport a-t-il pris conscience des VSS ?

Mejdaline Mhiri : Le milieu sportif a en partie pris conscience des violences sexistes et sexuelles en son sein, notamment depuis la vague #MeToo en 2017 qui a contribué à libérer l’écoute et la parole. Aujourd’hui, ces violences ne peuvent plus être ignorées tant les témoignages sont nombreux, réguliers. Toutefois, cette prise de conscience reste incomplète et parfois superficielle, particulièrement à travers le prisme médiatique. En fait, la compréhension de l’existence de violences sexuelles dans le sport est fragilisée lorsque des athlètes célèbres sont mis en cause. Dans La Zone d’impunité nous soulignons que leur statut, leur popularité, leur talent constituent des barrières à l’acceptation de leur implication dans des affaires de violences sexuelles. Ainsi, dans la couverture médiatique de ces violences, on observe des mécanismes de minimisation, de relativisation qui visent à préserver l’image du sport et de ses figures. On peut dire que le sujet des VSS est identifié mais qu’il est encore difficilement assumé dans toute sa réalité, ce qui contribue à maintenir une forme d’impunité.

B. C. : En quoi le choix des mots dans le journalisme légitime-t-il un système ?

M. M. : Ces choix s’avèrent déterminants car ils influencent directement la manière dont les faits sont perçus par le grand public. L’usage d’expressions floues, comme « geste déplacé » ou « scandale extra-sportif », tend à minimiser la gravité des violences et à éviter de les nommer clairement. Ce travail sémantique n’est pas neutre : il participe à banaliser les faits et à déresponsabiliser les agresseurs.

Ne pas nommer précisément les violences revient en partie à les nier

En parallèle, les médias accordent souvent une place majeure au récit de l’athlète accusé, en insistant sur sa carrière ou ses souffrances, ce qui peut susciter de l’empathie à son égard. À l’inverse, la parole des victimes est souvent moins visible ou mise en doute. Les mots contribuent à structurer un récit qui invisibilise les rapports de domination et participe à la reproduction du système. Ne pas nommer précisément les violences revient en partie à les nier.

B. C. : Pourquoi le sport est-il un espace de lutte nécessaire ?

M. M. : Parce qu’il reflète et amplifie les inégalités présentes dans la société, notamment les rapports de domination masculine. Les violences qui s’y produisent ne sont pas isolées, mais s’inscrivent dans un système patriarcal plus large. Or, le sport occupe une place centrale dans l’espace public : les athlètes sont des figures influentes et les compétitions participent à la construction des imaginaires collectifs. Agir dans ce domaine permettrait d’avoir un impact au-delà du seul cadre sportif.

De plus, les femmes y sont marginalisées depuis bien trop longtemps, tant dans la pratique que dans la médiatisation ou dans les instances de pouvoir. Les luttes féministes y sont donc indispensables pour transformer les structures, faire évoluer les mentalités et promouvoir un sport réellement accessible à tous et toutes.